Le 7e arrondissement avant la chute
Un conte philosophique d’aujourd’hui, élégant et amer, par Laurence Varaut.
C’est un petit roman énigmatique, et fichtrement bien écrit. L’auteure, Laurence Varaut, avait fait, voici vingt-cinq ans, le portrait d’une sainte, d’une « Juste » engagée dans le sauvetage des enfants juifs pendant l’Occupation : Mère Marie, une religieuse orthodoxe d’origine russe, morte en déportation à Ravensbrück en 1945. Cette fois-ci, il s’agit du diable, des mille diables qui s’immiscent dans les vies les plus droites, et d’un diable en particulier, à qui l’on aurait tout donné sans confession.
C’est aussi le roman d’une époque. Stendhal avait précisé, pour Le Rouge et le Noir : « chronique de 1830 ». A l’Affiche se déroule dans le pré carré régalien, « le cœur de Paris, donc de la France, donc de l’Europe : le 7e arrondissement », à un moment où la droite gouverne encore. La narratrice, « qui avait parfois dansé avec le président de la République, au temps radieux de leur adolescence », soudain veuve, « avait intégré un cabinet ministériel » non loin de chez elle. Ne cherchons pas les clés de ce récit. Le président est un personnage composite, une sorte de Giscard qui aurait eu l’âge de Sarkozy ou même moins, et qui aurait doublé Macron dans la course à l’Elysée. Il en va ainsi des autres caractères, ministres, haut-fonctionnaires, secrétaires, porte-plumes, quémandeurs : Laurence Varaut mêle et confond à dessein les intrigues, les chronologies, et ne cherche qu’à restituer un climat. Mais sa réussite, sur ce plan, est entière.
La narratrice, entre deux âges, vit seule. Ses enfants ont pris leur envol. Son quotidien, raconté pince-sans-rire, se partage entre quelques ambitions, une certaine idée de la France et du service qu’on lui doit, quelques amitiés, et les écueils sur lesquels tout cela se brise. Le ministre veut rétablir l’orthographe et l’apprentissage de la lecture à l’ancienne – ce qui « entraîne de nombreux enseignants dans la rue ». Guerre picrocholine, « réunions de crises », discours « tapés triple interligne et corrigés à la main », dont les versions successives vont à la corbeille. Plus amères, les tentatives de porter secours à un collègue placardisé : le chef de cabinet qu’on sollicite promet tout et ne tient rien.
Quand un homme plus jeune lui fait la cour, dans un grand style suranné – bouquets de fleurs et longues conversations littéraires -, la narratrice est surprise mais ne trouve pas de raison de résister. Et quand elle se livre, elle est comblée : son amant lui prodigue autant de douceur que d’ardeur. Pourtant, le doute pointe. L’idylle tourne au roman policier, à travers des péripéties et un corps du délit peu communs. Une sorte d’Amour de Swann à l’envers, en plus resserré, mais où la partie dupée trouverait, in extremis, la force de sortir du piège…
En refermant le livre – 97 pages – on perçoit soudain, à travers sa cruauté élégante, une métaphore. Celle d’une culture, d’une civilisation, mise en coupe réglée, et promise, au-delà des changements de présidence et de majorité parlementaire, à la chute finale. Mais l’auteure n’a rien dit explicitement. Cela ne se fait pas – et c’est tant mieux.
Laurence Varaut, A l’Affiche. Editions Lis et Parle, 97 pages, 14 euros.
